Mensonges

Aujourd’hui, le gouvernement a annoncé sa volonté d’organiser une « concertation » des Français sur sa réforme des retraites. Agnès Buzyn, ministre de la Santé et des Solidarités, ce matin sur BFMTV, puis Sibeth Ndiaye, porte-parole du gouvernement, à la sortie du premier Conseil des ministres de la rentrée, l’ont confirmé.

Que se cache-t-il derrière cette consultation ? En apparence, donner la parole aux Français pour qu’ils puissent donner leur avis et co-élaborer la réforme des retraites, l’une des principales réformes du quinquennat Macron. En apparence seulement. Car, derrière le vernis du « dialogue » et de la « concertation », se trouve en réalité un énième exercice de « pédagogie », pour faire passer la pilule d’une réforme profondément injuste qui va baisser la pension de millions de retraités français.

A une première question d’un journaliste, Sibeth Ndiaye affirme que « l’objectif [de la consultation] est à la fois de présenter les principes de cette réforme aux Français et de les faire réagir sur ces différents principes ». Interrogée pour savoir si « des paramètres-clés de cette réforme des retraites pourront changer à l’issue de cette concertation, s’il s’avère qu’il y a une franche hostilité marquée par les Français sur certains points de la réforme », la porte-parole du gouvernement lève le voile : « il y a un certain nombre de principes qui ont été édictés par le gouvernement, et d’ailleurs débattus dans le cadre de la campagne présidentielle […] ces principes-là sont des principes intangibles. »

Ces principes ? Le système par points, instaurant un nouveau calcul des pensions qui représentera un manque à gagner de plusieurs dizaines d’euros par mois, donc plusieurs centaines d’euros par an pour la majorité absolue des (futurs) retraités ; la mise en place d’un « âge d’équilibre » à 64 ans, qui risque de devenir l’âge légal minimum dans un avenir proche ; « allonger la durée de travail pour l’ensemble des Français », « faire en sorte que les Français travaillent plus longtemps » : « ces principes-là sont des piliers de cette réforme », toujours selon les déclarations de Sibeth Ndiaye cet après-midi.

Le principe voulant que « les Français travaillent plus longtemps » s’appuie sur une justification : « nous vivons plus longtemps ». La hausse de l’espérance de vie est-elle un phénomène immuable ? Absolument pas. Les progrès de la médecine et la diminution du temps de travail sont les deux causes majeures de l’allongement de la vie des Français. Les deux sont totalement remises en question par les réformes ultra-libérales des gouvernements successifs. L’accès aux soins, auquel la sélection par l’argent fait de plus en plus barrage, n’est plus garanti pour les travailleurs modestes, en raison du démantèlement des services publics de la santé, qu’il s’agisse des fermetures de services dans les hôpitaux, de la dégradation de la qualité de la prise en charge dans ces établissements, comme du remboursement de la Sécurité sociale constamment en baisse. Le temps de travail s’allonge, dans la semaine, l’année et l’ensemble de la vie, ce qui a pour effet, combiné à des cadences de plus en plus soutenues et un management purement comptable, d’épuiser les employés et travailleurs « indépendants ».

C’est ainsi que l’espérance de vie des femmes a légèrement baissé, en France, en 2012, avant de nettement reculer, pour les femmes et les hommes, en 2015. C’est le sens de l’Histoire et du progrès humain qui s’inverse, au seul profit de la classe capitaliste qui a intérêt à la fois à l’augmentation du temps de travail, à la fois au démantèlement du service public de la santé. L’espérance de vie en bonne santé, enfin, recule dans notre pays, « en-dessous de la moyenne européenne » d’après un article du Monde du 19 février 2019, pour s’établir à 64,1 ans chez les femmes et 62,7 ans chez les hommes. Autrement dit, ils veulent nous faire travailler au-delà de cette limite.

Faire bosser les travailleurs de France plus longtemps pour une retraite plus petite, tel est le principe de cette réforme. C’est vrai pour tous les salariés aux revenus modestes, encore plus pour les masses de travailleurs aux périodes d’emploi hachées, comme cela devient la norme aujourd’hui, et toujours plus pour les professions jusqu’à présent relativement protégées, par l’alignement de toutes les situations sur la pire, un « principe d’équité » cher au gouvernement Macron. Les médecins, les infirmiers, les chauffeurs de poids-lourds, les ouvriers du BTP (bâtiment et travaux publics) ou de l’industrie, les agriculteurs : tous devront travailler jusqu’à 64 ans pour espérer toucher leur retraite.

« Le souci du gouvernement », selon Sibeth Ndiaye, « est de faire en sorte que le grand public connaisse dans le détail cette réforme, connaisse la situation qui est celle de notre pays », pour que les Français « en conscience, en compréhension totale, puisse se saisir du contenu de cette réforme ». Cela ressemble à un grand numéro de communication dont nos dirigeants ont le secret, pour tenter, aux frais du contribuable, de faire accepter une réforme injuste pour l’écrasante majorité des Français.

Revenons, pour conclure, sur deux affirmations mensongères de la porte-parole du gouvernement.

Primo, les principes de la réforme ont été « débattus dans le cadre de la campagne présidentielle ». Dans le programme d’Emmanuel Macron pour 2017, les retraites sont en effet évoquées, et voici ce qui apparaît : « Nous ne toucherons pas à l’âge de départ à la retraite, ni au niveau des pensions. » Les deux sont pourtant au cœur de cette réforme, constituant une attaque en règle contre les Français qui vivent de leur travail, pire encore que la réforme Fillon de 2010 qui avait mis plus de quatre millions de manifestants dans les rues.

Secundo, « la situation qui est celle de notre pays » justifierait absolument, comme c’est subtilement sous-entendu par Sibeth Ndiaye, la réforme qu’ils nous concoctent. Ainsi, le « déséquilibre » du système de retraites actuels serait insoutenable au regard des finances françaises. Un rapport du Conseil d’orientation des retraites, qui a « fuité » dans la presse le 11 juin 2019, fort opportunément pour le gouvernement, alerte sur un « déficit deux fois plus important que prévu en 2022 ». Son montant ? 10 milliards d’euros, amenés à croître dans les années suivantes. Bien sûr, ça paraît être une somme insurmontable. Pourtant, comme nous l’avons vu hier, le montant de la fraude patronale, si l’on recoupe différentes études dont le sérieux est prouvé, atteint au bas mot 217,9 milliards d’euros chaque année, en France. Si la classe capitaliste s’acquittait de ses devoirs, ne serait-ce que fiscaux, les travailleurs de notre pays pourraient partir à la retraite avec de meilleures pensions, pour tous, à 60 ans maximum. Ce n’est pas l’avis du gouvernement d’Emmanuel Macron, dont la porte-parole a déjà déclaré qu’elle « assume parfaitement de mentir pour protéger le Président », et qui va maintenant gentiment vous « l’expliquer ».

Secret

Il y a moins d’un an, en juin 2018, le Parlement français a adopté définitivement la loi transposant dans le droit national la directive européenne sur le « secret des affaires ». Cette dernière avait été votée par toute la droite du Parlement européen, députés du Rassemblement National compris, et c’est à nouveau toute la droite, RN inclus, qui l’a fait entrer dans la législation française.

Le secret des affaires avait déjà cours, mais il est désormais inscrit dans le marbre. Les journalistes enquêtant sur les pratiques illicites ou injustes des puissantes multinationales sont priés d’aller voir ailleurs. Le règne de l’argent et de ceux qui le détiennent en masses, prêts à tout pour le conserver ou en agrandir encore le volume, se renforce. Le secret est le prix à payer, disent les serviteurs du pouvoir capitaliste, pour « protéger » les entreprises tricolores, engagées dans la compétition économique internationale, quitte à empêcher toute transparence et toute investigation.

« J’assume parfaitement de mentir pour protéger le Président », affirmait Sibeth Ndiaye, alors conseillère presse de l’Elysée, à l’Express en juillet 2017. Son zèle a été récemment récompensé par sa nomination au poste de porte-parole du gouvernement. Le secret d’État, qui classifie les dossiers sensibles pour en dissimuler les enjeux et les faits aux citoyens, notamment dans le domaine militaire, s’est ainsi élargi aux cercles du pouvoir politique. M. Macron peut décider de tout, du moins dans le périmètre de ce que les ultra-riches jugent acceptable, il n’est pas tenu de rendre des comptes au peuple.

Les simples citoyens et employés, en revanche, n’ont plus aucun secret pour les « géants » du numérique et les États les plus riches. La collecte de données personnelles est soigneusement effectuée par les grandes firmes, en premier lieu les GAFAM – Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft, cinq entreprises privées étasuniennes. Votre smartphone, allumé ou en veille, enregistre en permanence les discussions ambiantes avec vos amis et vos proches, puis envoie ces enregistrements sonores aux propriétaires des applications installées. Le plus souvent, sans que l’utilisateur en ait conscience. Vous pouvez faire le test : parlez d’un produit qui vous intéresse à proximité de votre téléphone, et les publicités à son sujet apparaîtront dans votre fil d’actualité sur les réseaux sociaux ou sur Google.

État de santé, projets familiaux, difficultés personnelles… Les multinationales et parfois les services de renseignement, NSA en tête, savent tout de votre vie. Ce n’est être ni paranoïaque, ni complotiste que de constater et dénoncer cette surveillance généralisée, « préventive », préalable à tout écart. La seule technique permettant d’y parer aujourd’hui est la sécurisation des communications, via une messagerie cryptée ou un serveur DNS. Pendant ce temps, les classes populaires sont maintenues dans l’ignorance de ce qui se trame dans les coulisses du pouvoir, économique et politique. Le monde marche sur la tête.

L’intimité de chacun mérite d’être préservée. Le secret entourant le monde des affaires mérite d’être brisé.