Forêt

Face aux injustices subies dans une vie, et aux problèmes globaux de notre temps, le responsable tout désigné est le politique. Pourtant, les institutions publiques, comme les hommes qui les dirigent, ne sont que l’arbre qui cache la forêt du système économique, le capitalisme, et de sa classe dominante, la grande bourgeoisie.

Il ne s’agit pas de nier la responsabilité des hommes et femmes politiques à la tête de l’État, mais bien de définir avec précision leur rôle dans la société qui est la nôtre. Contrairement à l’Ancien régime, où la noblesse se trouvait à la fois en direction des institutions publiques et du système féodal, l’État moderne n’a qu’un rôle subalterne en comparaison du pouvoir de la classe capitaliste. Le pouvoir authentique, au sein d’une société humaine, réside dans la décision de la production économique : quels sont les biens et services produits, comment sont-ils partagés entre la population, quels sont les secteurs où l’on investit, ou encore la division du travail entre les membres de la société.

Or, ce pouvoir réside exclusivement entre les mains de la grande bourgeoisie, classe marchande qui a imposé un système de production basé sur la seule marchandise, vendue et revendue maintes fois avant d’être effectivement utilisée, et cela afin de multiplier les profits. Ceux-ci sont intégralement captés par la bourgeoisie qui s’est constitué, au fil des siècles, des progrès techniques et de l’expansion des marchés, un capital monstrueux. Si le travail, assuré par les employés et les travailleurs qui n’ont d’ « indépendants » que le nom, tant ils sont assujettis aux banques pour leur financement et aux marchés dominés par les plus grosses entreprises, se trouve être le seul véritable créateur de richesses dans le panel des comportements humains, il est imposé dans ses conditions et ses finalités par la bourgeoisie. Le travail est alors synonyme d’exploitation, d’extorsion – la plus-value revient uniquement au patronat – et d’aliénation, c’est-à-dire de déshumanisation.

Loin de lui tenir tête, les dirigeants politiques ne font que servir la classe capitaliste – pour 99% d’entre eux aujourd’hui – en délimitant le simple cadre d’exploitation capitaliste. Dans un tel système, comme l’écrivait Henri Lacordaire, « entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c’est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit ». Des lois, sous l’impulsion de la classe ouvrière mobilisée par ses propres outils d’organisation au XXème siècle, ont effectivement amélioré nettement la qualité de vie du peuple travailleur : augmentation des salaires, diminution du temps de travail, sécurité sociale… La grande bourgeoisie, qui n’y voyait qu’un manque à gagner, n’a eu de cesse de chercher à déréglementer le marché, à privatiser ce qui fut nationalisé, et elle parvient aujourd’hui à ses fins grâce à des serviteurs aussi zélés qu’Emmanuel Macron.

Si les institutions politiques sont l’arbre qui cachent la forêt du système économique, et si le véritable pouvoir réside dans la production, il faut bien comprendre que, derrière la démocratie libérale avec des élections « libres », se terre en réalité la dictature de la bourgeoisie. Les simples travailleurs, constituant la majorité écrasante de la population en France et dans le monde, peuvent la ressentir à de multiples occasions durant leur vie.

Les banques privées, détenues par cette même classe capitaliste, imposent des conditions brutales dans les emprunts des particuliers, devenus incontournables pour accéder à la propriété immobilière ou consommer à la hauteur de l’envie générée par la publicité permanente. Ainsi, quand on fait un crédit sur 30 ans pour s’acheter un logement, alors le logement appartient pour 30 ans à la banque – et une fois l’emprunt remboursé, la banque se sera suffisamment gavée et proposera un nouveau produit financier ou passera à un autre client. La relation entre le banquier et le client n’est pas équilibrée ni équitable : c’est un lien de subordination où le banquier a toujours le dernier mot, en particulier face à une personne ou un ménage dont les comptes ne sont pas garnis à millions.

Cette relation de subordination s’applique également entre un patron et un employé, comme nous l’avons vu ; on lui vend la fable de la liberté de se vendre à l’employeur de son choix, mais le salarié est totalement soumis à la réalité du marché du travail, aux embauches existantes, et quand il est employé, encore faut-il qu’il remercie chaque jour son patron de ne pas être au chômage. Dans le cas des auto-entrepreneurs, c’est entre l’entreprise faisant appel à ses services et le travailleur « indépendant » que la relation est totalement déséquilibrée ; à ce sujet, la condition des livreurs de repas Uber ou Deliveroo est éloquente.

Il en est de même entre un propriétaire et un locataire. Le proprio, en tant que détenteur du logement, impose ses conditions de location à l’habitant, aussi bien le prix du loyer que les règles à respecter. La plupart des travaux, dans un logement, sont à la charge du locataire. Si ce dernier n’a qu’un seul propriétaire, lui a souvent des dizaines, voire des centaines de locataires – et la rente de son patrimoine immobilier est énorme.

Ces liens de subordination, vis-à-vis du banquier, du patron ou du propriétaire, se traduisent très régulièrement en injustices criantes. Les discriminations, en fonction du revenu, de l’origine géographique, de la couleur de peau ou de la culture présumée, s’expriment violemment pour celui qui les subit – mais il doit alors courber l’échine et encaisser les coups pour avancer.

Ce qui est valable pour les injustices du quotidien, subies par toute personne des classes populaires, l’est aussi pour les problèmes globaux de notre monde. L’incendie de la forêt amazonienne est moins le fait de Jair Bolsonaro, Président fasciste du Brésil, que de la classe capitaliste qui exploite l’Amazonie pour ses ressources, sa richesse ou son potentiel agricole, anéantissant l’écosystème formidable de ce bijou de la nature. Le réchauffement climatique est infiniment moins dû à la classe ouvrière qui va au boulot avec son diesel, qu’à la grande bourgeoisie qui a imposé le tout-voiture et le tout-camion, se gave sur l’industrie pétrolière, profite du démantèlement du réseau ferroviaire.

Le chômage de masse est moins le fait de nos dirigeants politiques, qui ne font rien, il est vrai, pour endiguer le phénomène, que de la classe capitaliste qui a sciemment transféré la production industrielle vers les seuls pays à bas coûts, fait aujourd’hui de même avec le secteur tertiaire, et commande idéologiquement et matériellement la réduction drastique de la sphère publique, synonyme pour elle de manque à gagner et de règles trop « lourdes », donc de l’emploi public.

Les guerres, dans lesquelles les peuples sont instrumentalisés, sont aujourd’hui moins basées sur des conflits religieux ou culturels, mais sur des fondements économiques, sur le contrôle des ressources et de leur acheminement. La grande bourgeoisie impérialiste, qui s’est muée en classe dominante dans l’Histoire avec la découverte des « nouveaux mondes » et le commerce triangulaire, forme de mondialisation de l’esclavage, entend toujours dominer chaque parcelle du monde à tout prix – quitte à envoyer des milliers, des millions de jeunes gens à la mort.

Les trafics illégaux, qu’il s’agisse de drogues, d’armes ou de femmes, profitent beaucoup moins aux petites mains du marché noir qu’à ceux qui les dirigent, les capitalistes à la tête d’empires prohibés et, conjointement, de marchés légaux. La mafia est absolument inhérente au capitalisme.

Pauvreté, exploitation, racisme, exclusion, violences, guerres, tragédie écologique : tous ont pris des proportions hallucinantes sous l’ère capitaliste. Il n’est pas question de dédouaner les dirigeants politiques, mais bien de définir les tout premiers responsables des crimes de notre société, qui se répercutent sur la vie de chacun. Pour les faire disparaître, ce qui demeure possible au regard de l’Histoire qui enseigne de ne pas être nihiliste, il ne suffira donc pas de changer les dirigeants politiques ; il faut renverser la table du système capitaliste tout entier, l’achever et le dépasser définitivement. Avant que tout ne brûle.

Esbroufe

Alors que le G7 touche à sa fin à Biarritz, les chefs d’État et de gouvernement des principales puissances capitalistes multiplient les conférences de presse pour se féliciter de leurs propres « avancées », sous l’admiration béate d’une partie des médias français ayant abondamment commenté le confort des chambres luxueuses ou les prestigieux plats au menu des déjeuners et dîners du sommet. Il faut bien faire rêver.

Derrière ce vernis, se trouve la froide réalité d’une rencontre de dirigeants motivée, initialement par la guerre économique, politique et militaire contre l’URSS, aujourd’hui par le maintien de la domination occidentale, teinté de néocolonialisme, face à la force des puissances émergentes, Chine en tête.

L’essentiel de ce qui se dit au G7 reste secret. Tout ce qu’ils ont volontairement exposé au public n’est que poudre aux yeux. Le thème de cette année ? Les inégalités socio-économiques, sujet dont Donald Trump, Shinzo Abe, Angela Merkel, Boris Johnson, Giuseppe Conte, Justin Trudeau et Emmanuel Macron se foutent royalement. Ces chefs de nations, unis, par-delà leurs légères nuances, par l’ultra-libéralisme, sont les premiers à permettre et encourager le développement des inégalités. Ils ne sont d’ailleurs pas les véritables dirigeants de ce monde, mais les serviteurs zélés de la classe capitaliste, cette grande bourgeoisie financière qui organise le chômage de masse, maintient la grande misère, met en concurrence les peuples, tire vers le bas les droits sociaux des travailleurs, pour la simple et bonne raison que tout cela lui est profitable. Bon soldat, le doigt sur la couture du pantalon, comme ses acolytes du G7, Macron aménage l’appauvrissement de l’écrasante majorité de la population française, phénomène qui s’aggravera avec les réformes de l’assurance chômage et des retraites.

« C’est une première action concrète de la communauté internationale », brosse dans le sens du poil le journal Le Monde dans un article paru lundi 26 août après-midi : « le G7 a décidé de débloquer une aide d’urgence de 20 millions de dollars pour l’Amazonie ». Comment ne pas, face à pareille promesse, évoquer l’aide au développement à l’Afrique de 25 milliards de dollars, annoncée en grandes pompes par le G7 en 2005 ? Trois ans après, l’Africa Progress Panel, organisme chargé d’en assurer le suivi, ne pouvait constater qu’une chose : le continent le plus pauvre au monde n’en a pas vu la couleur. L’engagement n’avait pas été tenu, et ne l’a jamais été.

Le G7 est l’occasion pour les dirigeants de se gratter le dos mutuellement. Ainsi Emmanuel Macron a cédé à Donald Trump, en reculant sur la taxe GAFA, bien qu’adoptée par le Parlement le 11 juillet 2019, et qui devait rapporter moins que les recettes de l’impôt sur les sociétés si les géants du numérique étasuniens s’en acquittaient loyalement. Dimanche, le chef de l’État a fait savoir que « nous, on ne souhaite pas garder notre taxe. Elle est très imparfaite notre taxe. » Et de renvoyer à l’OCDE, l’organisation de coopération et de développement capitalistes, le soin de s’entendre sur une fiscalité numérique mondiale « d’ici 2021 ». Tant pis si ça ne voit jamais le jour.

Autour de Biarritz, l’impressionnant déploiement des forces de l’ordre a réprimé et dissuadé les manifestants anti-G7, pourtant nombreux. La Ligue des Droits de l’Homme a dénoncé des « arrestations abusives » tandis que la plate-forme Alternatives G7 a dû renoncer à la dernière minute, « compte-tenu du dispositif policier surdimensionné et du climat sécuritaire qui règne sur le territoire du Pays Basque », à organiser des manifestations pacifiques dimanche 25 août. Pas moins de 13.200 policiers et gendarmes, épaulés par des drones équipés de hauts-parleurs pour « procéder à des sommations », ont été mobilisés pour l’occasion.

Le G7 n’est une réussite que pour la classe capitaliste et ses laquais dévoués. Entre coups de com’ et coups de matraque, rien de rassurant ne pouvait en sortir, ni dans la lutte contre les inégalités, ni dans celle pour la préservation de l’environnement. De toute façon, les travailleurs de France et du monde n’en attendaient rien.