Divin

« Sa vie était bien difficile. Il faisait très froid à Versailles en hiver : le vin gelait à la table du roi. Il y faisait très sombre : 100 bougies éclairent moins qu’une petite ampoule électrique. L’odeur était pestilentielle dans ce château sans hygiène ; seuls les parfums masquaient très imparfaitement cette situation. Les voyages étaient interminables dans des carrosses effroyablement inconfortables. Le voyage du roi pour aller se marier à Saint-Jean-de-Luz dura des semaines ; un ouvrier peut faire Paris-Biarritz en soixante-quinze minutes en low cost pour 25 euros. »

Dans cet article, Laurent Alexandre énumère les problèmes de santé de Louix XIV, dont « la vie était gâchée par des vertiges majeurs, rhumatismes hyperalgiques, des fièvres quasi permanentes, de multiples problèmes dermatologiques », etc. « Non, même pour les rois, ce n’était pas mieux avant ! » Et d’oublier la vie fastueuse du Roi Soleil, ses tables remplies des meilleures denrées de l’époque, ses innombrables serviteurs et ses multiples résidences, dont le château de Versailles, dont les bâtiments s’étalent sur 63.154 m² répartis en 2.300 pièces, au cœur d’un parc de 8.000 hectares. Mais bien sûr, « le roi disposait de beaucoup moins d’informations et de distractions qu’un ouvrier de 2019 équipé d’un smartphone bas de gamme ».

« Oui, je préférerais être ouvrier en 2019 que de subir la vie de Louis XIV. » Fort heureusement, Laurent Alexandre, auteur de cette formidable tribune, n’est ni l’un ni l’autre. Énarque, chirurgien de formation, il est devenu rapidement un capitaliste multimillionnaire. Il fonde Doctissimo en 1999, qu’il revend en 2008 au groupe Lagardère pour 139 millions d’euros, dont il touche plus de la moitié. Proche d’Alain Madelin, de Jacques Attali et du dirigeant français de la banque d’affaires Lazard, Matthieu Pigasse, auteur régulier pour L’Express et Le Monde, ce « business angel » (capitaliste-financeur) français facture ses conférences entre 5.000 et 12.000 euros et réside fiscalement en Belgique.

Sa réussite, Laurent Alexandre l’explique, ni par son héritage financier, ni par son éducation bourgeoise, mais par la génétique. Dans une tribune intitulée « Pourquoi Bourdieu avait tort », publiée dans L’Express le 26 avril 2018, il théorise que « plus de 50% de nos capacités viennent de l’ADN et non du milieu », et même qu’ « à l’âge de 50 ans, notre ADN expliquerait 81% de nos capacités intellectuelles. L’école et l’environnement culturel et scolaire n’ont qu’un rôle marginal. » Un peu plus loin, il cite Franck Ramus, « chercheur à Normale sup » : « En moyenne, les personnes les plus défavorisées socialement sont aussi les plus désavantagées génétiquement. »

Laurent Alexandre récidive dans une seconde tribune, pour le même hebdomadaire, publiée le 18 juin 2019 avec pour titre « Les profs tombent dans le piège de l’ADN ». Dans celle-ci, il soutient que « les bonnes écoles sélectionnent les enfants les plus intelligents qui réussiraient indépendamment de la qualité pédagogique », et que rien, dans la réussite scolaire puis professionnelle d’une personne, n’est dû à son environnement ou à son milieu social – qui n’ont, tout au plus, qu’un rôle marginal, négligeable.

En élaborant de telles théories, bien dans l’air du temps où le cognitivisme et la génétique fascinent, il tente de démentir – et ça peut marcher, chez certains lecteurs – des siècles de recherches et de résultats en sciences sociales, historique, sociologique, psychologique, économique. Ces domaines, moins illustres que les « sciences dures » mais où la démarche scientifique a tout son sens, ont établi, sur la base de nombreuses, longues et sérieuses études, la primauté de l’environnement social, dans la conscience d’un individu, sur ses seules capacités innées.

Adhérer, produire et diffuser avec autant de vigueur une telle doctrine, c’est un moyen pour Laurent Alexandre de se donner un assentiment divin dans sa propre réussite, et celle de ses amis de la grande bourgeoisie. Après tout, si c’est la nature, ou Dieu, qui lui a donné des chromosomes supérieurs, alors son intelligence est indiscutable, sa réussite sociale irréfutable. Comme Louis XIV, devenu roi à 4 ans et demi, apparaissait à son époque comme un simple intermédiaire du pouvoir de Dieu.

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