145%

En 2019, le travail tue plus que les guerres. Bernard Thibault, ancien secrétaire général de la CGT devenu administrateur du Bureau international du Travail, dénombre « 2,3 millions de personnes qui décèdent, chaque année, d’accidents du travail ou de maladies professionnelles, soit plus de morts du fait du travail que du fait de toutes les guerres réunies ». Il est l’auteur du livre La troisième guerre mondiale sera sociale, sorti en 2016.

« Plus d’un million de sinistres (accidents du travail, de trajet et maladies professionnelles) ont été reconnus et pris en charge en 2016 », en France, note la branche Risques professionnels de l’Assurance maladie dans un communiqué daté du 14 septembre 2017, donnant les derniers chiffres connus au niveau national. « Près de 764.000 [ont] entraîné un arrêt de travail ou une incapacité permanente. »

La direction de l’Assurance maladie trouve le moyen de se féliciter du fait que « la fréquence globale des accidents du travail (AT) poursuit sa baisse et se stabilise à un niveau historiquement bas ». Cette fréquence se maintient tout de même à 33,8 accidents du travail chaque année pour 1.000 salariés, dont rappelons-le, plus des trois-quarts entraînent un arrêt de travail ou un handicap permanent. Dans le secteur du bâtiment et travaux publics (BTP), le niveau est de 60 accidents pour 1.000 salariés, tandis que « l’aide et services à la personne enregistrent une hausse de 2% avec un indice de fréquence préoccupant (94,6 accidents du travail pour 1.000 salariés, soit trois fois plus que la moyenne). En 10 ans, la sinistralité AT de ce secteur, en pleine croissance, aura augmenté de 45% ».

Ceux, notamment les économistes libéraux, qui nous vantaient les bienfaits de la tertiarisation de l’économie peuvent faire leur autocritique. Après la grande distribution, où les caissiers et employés de mise en rayon subissent des conditions de travail difficiles malgré une pénibilité non reconnue, le secteur de la livraison est en plein essor. Les salariés des centres Amazon obéissent à un robot, enchaînent les mêmes gestes minute après minute, portent des charges lourdes, éprouvent des douleurs se muant souvent en incapacité au niveau du dos et du bras. Les chauffeurs exercent une profession très accidentogène, tandis que les livreurs à scooter ou à vélo sont également confrontés à de gros risques de chutes dans les rues sinueuses des villes françaises. Le tout avec une pression phénoménale, pour respecter les cadences toujours plus soutenues imposées par l’employeur, qui n’hésite pas à faire du chantage à l’emploi en menaçant de mettre au chômage les salariés qu’il juge trop lents.

Le chômage, justement, peut lui aussi être ravageur. Dans un article du Point publié le 4 février 2015, Olivia Recasens relaye les résultats d’ « une étude passée presque inaperçue. Publiée dans la grande revue d’épidémiologie, International Archives of Occupational and Environmental Health, elle révèle que le chômage tue chaque année en France 14.000 personnes. Soit presque deux fois plus que les accidents de la route. » « Perdre son emploi fait chuter l’espérance de vie ! » alerte la journaliste, rappelant que « pendant douze ans, les chercheurs de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) ont suivi 6.000 Français âgés de 35 à 64 ans dans huit régions » pour produire ces conclusions.

L’évolution récente de l’économie ne laisse donc pas entrevoir d’amélioration future dans les conditions de travail ni une diminution des risques liés au travail ou à la privation d’emploi. Avant même la réforme des retraites à venir, que le gouvernement compte faire passer en catimini l’été prochain et qui allongera encore la durée de travail, les travailleurs nés à partir de 1973 doivent avoir cotisé 172 trimestres, soit 43 ans, pour avoir droit à une retraite sans décote.

Si le taux d’accidents du travail annuel se maintient à 33,8 pour 1.000 salariés, ce qui est fort probable, ramené à une carrière de 43 années, le taux d’accidents de travail sur une carrière culmine à 1.453,4 pour 1.000 salariés. Autrement dit, chaque travailleur a 145% de probabilités de connaître un accident du travail ou de contracter une maladie professionnelle durant sa vie, et 109% que ce « sinistre » entraîne un arrêt de travail ou une incapacité permanente. Sans compter les risques liés au chômage, dans un pays qui compte 6.218.710 inscrits à Pôle Emploi au second trimestre 2019.

Sur la page Accident du travail : silence, des ouvriers meurent, le professeur d’histoire Matthieu Lépine recense bénévolement, jour après jour, les accidents du travail faisant l’objet d’articles de presse. Une mission qu’il réalise avec application, qui ne peut être que partielle, les médias ne couvrant qu’une partie des accidents graves, mais précieuse pour confronter à ce phénomène considérable les pouvoirs publics, à commencer par la ministre du Travail Muriel Pénicaud. La seule semaine dernière, neuf décès de travailleurs ont été recensés : trois agriculteurs, deux routiers, un ouvrier du BTP, un ripeur (éboueur), un cadre de santé et un ouvrier intérimaire. Ils avaient entre 27 et 60 ans.

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