Forêt

Face aux injustices subies dans une vie, et aux problèmes globaux de notre temps, le responsable tout désigné est le politique. Pourtant, les institutions publiques, comme les hommes qui les dirigent, ne sont que l’arbre qui cache la forêt du système économique, le capitalisme, et de sa classe dominante, la grande bourgeoisie.

Il ne s’agit pas de nier la responsabilité des hommes et femmes politiques à la tête de l’État, mais bien de définir avec précision leur rôle dans la société qui est la nôtre. Contrairement à l’Ancien régime, où la noblesse se trouvait à la fois en direction des institutions publiques et du système féodal, l’État moderne n’a qu’un rôle subalterne en comparaison du pouvoir de la classe capitaliste. Le pouvoir authentique, au sein d’une société humaine, réside dans la décision de la production économique : quels sont les biens et services produits, comment sont-ils partagés entre la population, quels sont les secteurs où l’on investit, ou encore la division du travail entre les membres de la société.

Or, ce pouvoir réside exclusivement entre les mains de la grande bourgeoisie, classe marchande qui a imposé un système de production basé sur la seule marchandise, vendue et revendue maintes fois avant d’être effectivement utilisée, et cela afin de multiplier les profits. Ceux-ci sont intégralement captés par la bourgeoisie qui s’est constitué, au fil des siècles, des progrès techniques et de l’expansion des marchés, un capital monstrueux. Si le travail, assuré par les employés et les travailleurs qui n’ont d’ « indépendants » que le nom, tant ils sont assujettis aux banques pour leur financement et aux marchés dominés par les plus grosses entreprises, se trouve être le seul véritable créateur de richesses dans le panel des comportements humains, il est imposé dans ses conditions et ses finalités par la bourgeoisie. Le travail est alors synonyme d’exploitation, d’extorsion – la plus-value revient uniquement au patronat – et d’aliénation, c’est-à-dire de déshumanisation.

Loin de lui tenir tête, les dirigeants politiques ne font que servir la classe capitaliste – pour 99% d’entre eux aujourd’hui – en délimitant le simple cadre d’exploitation capitaliste. Dans un tel système, comme l’écrivait Henri Lacordaire, « entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c’est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit ». Des lois, sous l’impulsion de la classe ouvrière mobilisée par ses propres outils d’organisation au XXème siècle, ont effectivement amélioré nettement la qualité de vie du peuple travailleur : augmentation des salaires, diminution du temps de travail, sécurité sociale… La grande bourgeoisie, qui n’y voyait qu’un manque à gagner, n’a eu de cesse de chercher à déréglementer le marché, à privatiser ce qui fut nationalisé, et elle parvient aujourd’hui à ses fins grâce à des serviteurs aussi zélés qu’Emmanuel Macron.

Si les institutions politiques sont l’arbre qui cachent la forêt du système économique, et si le véritable pouvoir réside dans la production, il faut bien comprendre que, derrière la démocratie libérale avec des élections « libres », se terre en réalité la dictature de la bourgeoisie. Les simples travailleurs, constituant la majorité écrasante de la population en France et dans le monde, peuvent la ressentir à de multiples occasions durant leur vie.

Les banques privées, détenues par cette même classe capitaliste, imposent des conditions brutales dans les emprunts des particuliers, devenus incontournables pour accéder à la propriété immobilière ou consommer à la hauteur de l’envie générée par la publicité permanente. Ainsi, quand on fait un crédit sur 30 ans pour s’acheter un logement, alors le logement appartient pour 30 ans à la banque – et une fois l’emprunt remboursé, la banque se sera suffisamment gavée et proposera un nouveau produit financier ou passera à un autre client. La relation entre le banquier et le client n’est pas équilibrée ni équitable : c’est un lien de subordination où le banquier a toujours le dernier mot, en particulier face à une personne ou un ménage dont les comptes ne sont pas garnis à millions.

Cette relation de subordination s’applique également entre un patron et un employé, comme nous l’avons vu ; on lui vend la fable de la liberté de se vendre à l’employeur de son choix, mais le salarié est totalement soumis à la réalité du marché du travail, aux embauches existantes, et quand il est employé, encore faut-il qu’il remercie chaque jour son patron de ne pas être au chômage. Dans le cas des auto-entrepreneurs, c’est entre l’entreprise faisant appel à ses services et le travailleur « indépendant » que la relation est totalement déséquilibrée ; à ce sujet, la condition des livreurs de repas Uber ou Deliveroo est éloquente.

Il en est de même entre un propriétaire et un locataire. Le proprio, en tant que détenteur du logement, impose ses conditions de location à l’habitant, aussi bien le prix du loyer que les règles à respecter. La plupart des travaux, dans un logement, sont à la charge du locataire. Si ce dernier n’a qu’un seul propriétaire, lui a souvent des dizaines, voire des centaines de locataires – et la rente de son patrimoine immobilier est énorme.

Ces liens de subordination, vis-à-vis du banquier, du patron ou du propriétaire, se traduisent très régulièrement en injustices criantes. Les discriminations, en fonction du revenu, de l’origine géographique, de la couleur de peau ou de la culture présumée, s’expriment violemment pour celui qui les subit – mais il doit alors courber l’échine et encaisser les coups pour avancer.

Ce qui est valable pour les injustices du quotidien, subies par toute personne des classes populaires, l’est aussi pour les problèmes globaux de notre monde. L’incendie de la forêt amazonienne est moins le fait de Jair Bolsonaro, Président fasciste du Brésil, que de la classe capitaliste qui exploite l’Amazonie pour ses ressources, sa richesse ou son potentiel agricole, anéantissant l’écosystème formidable de ce bijou de la nature. Le réchauffement climatique est infiniment moins dû à la classe ouvrière qui va au boulot avec son diesel, qu’à la grande bourgeoisie qui a imposé le tout-voiture et le tout-camion, se gave sur l’industrie pétrolière, profite du démantèlement du réseau ferroviaire.

Le chômage de masse est moins le fait de nos dirigeants politiques, qui ne font rien, il est vrai, pour endiguer le phénomène, que de la classe capitaliste qui a sciemment transféré la production industrielle vers les seuls pays à bas coûts, fait aujourd’hui de même avec le secteur tertiaire, et commande idéologiquement et matériellement la réduction drastique de la sphère publique, synonyme pour elle de manque à gagner et de règles trop « lourdes », donc de l’emploi public.

Les guerres, dans lesquelles les peuples sont instrumentalisés, sont aujourd’hui moins basées sur des conflits religieux ou culturels, mais sur des fondements économiques, sur le contrôle des ressources et de leur acheminement. La grande bourgeoisie impérialiste, qui s’est muée en classe dominante dans l’Histoire avec la découverte des « nouveaux mondes » et le commerce triangulaire, forme de mondialisation de l’esclavage, entend toujours dominer chaque parcelle du monde à tout prix – quitte à envoyer des milliers, des millions de jeunes gens à la mort.

Les trafics illégaux, qu’il s’agisse de drogues, d’armes ou de femmes, profitent beaucoup moins aux petites mains du marché noir qu’à ceux qui les dirigent, les capitalistes à la tête d’empires prohibés et, conjointement, de marchés légaux. La mafia est absolument inhérente au capitalisme.

Pauvreté, exploitation, racisme, exclusion, violences, guerres, tragédie écologique : tous ont pris des proportions hallucinantes sous l’ère capitaliste. Il n’est pas question de dédouaner les dirigeants politiques, mais bien de définir les tout premiers responsables des crimes de notre société, qui se répercutent sur la vie de chacun. Pour les faire disparaître, ce qui demeure possible au regard de l’Histoire qui enseigne de ne pas être nihiliste, il ne suffira donc pas de changer les dirigeants politiques ; il faut renverser la table du système capitaliste tout entier, l’achever et le dépasser définitivement. Avant que tout ne brûle.

Injustice

Trois informations, cette semaine, démontrent l’injustice intégrale de la politique du gouvernement. Lequel s’attaque aux travailleurs et préserve les capitalistes, même escrocs.

La première est la présentation devant la presse, mardi 3 septembre, des premières propositions de la députée LREM Caroline Grandjean et la sénatrice UDI Nathalie Goulet, mandatées par le Premier ministre pour produire un rapport parlementaire sur la fraude sociale. Ici, le brouillard est total. La fraude sociale est un terme générique recoupant à la fois la fraude aux cotisations sociales, du fait des patrons employant au noir, et la fraude aux prestations sociales, dont le montant est minime en comparaison. Le tout, sous l’emballage « fraude sociale », peut effectivement être chiffré à plusieurs milliards d’euros. Mais les secondes s’élèvent à 424,96 millions d’euros, selon un rapport du Comité national de lutte contre la fraude de 2014, quand les premières atteignent 20 milliards d’euros, d’après la Cour des comptes la même année.

Sans surprise, les deux parlementaires de la majorité s’attaquent aux secondes et ignorent les premières. Parmi leurs propositions présentées au public, la fin de la carte vitale à vie, en prévoyant « une reconduction sous conditions » ; la fameuse carte verte ne serait alors plus un droit effectif pour l’ensemble des citoyens français. Obliger les allocataires à une « preuve de vie » annuelle et « instaurer l’inscription domiciliaire », une véritable usine à gaz dans un contexte de contraction des effectifs d’agents publics. Interdire le versement des prestations sur des comptes étrangers ; si vous êtes retraité, vous serez assigné à vivre en France. Ou encore interdire le versement de prestations sur un compte épargne, ce qui pourrait faire perdre à chacun en intérêt des dizaines d’euros pourtant précieux.

Toutes ces mesures, qui risquent de pourrir un peu plus la vie des dizaines de millions d’allocataires de toutes sortes, rapporteront des cacahuètes au regard du budget national, alors que 4 milliards d’euros de RSA dus aux bénéficiaires ne sont pas versés, chaque année. Elles se mueront en amendements aux projets de lois de finances dès cet automne. Nous arrivons à la deuxième information, tombée également mardi 3 septembre.

Gérald Darmanin, ministre de l’Action et des comptes publics, a annoncé aux organisations syndicales la suppression de 5.800 postes en trois ans. « Au total, sur la durée du quinquennat, le ministère réalisera donc une baisse de 10.000 emplois environ » se félicite Bercy dans un communiqué. Les finances publiques, les douanes et droits indirects, le contrôle budgétaire, la lutte contre la fraude, celle contre la fraude financière : tous ces services seront touchés par la baisse des effectifs.

Moins de moyens pour contrôler les finances de l’État et pour lutter contre la fraude fiscale, tel est le principe cardinal du gouvernement Macron. Chaque année, pourtant, la France perd 80 milliards d’euros, planqués dans des paradis fiscaux par les grandes fortunes, selon les estimations les plus récentes du premier syndicat des finances publiques, Solidaires ; et 117,9 milliards d’euros de TVA, non-payée par les patrons fraudeurs – souvent les mêmes qui pratiquent l’évasion fiscale – d’après un rapport de l’économiste Richard Murphy popularisé par un long article de Ouest France le 19 août 2019.

Autrement dit, la fraude fiscale du fait de la classe capitaliste se chiffre à 465 fois le montant total de la fraude aux prestations sociales ! Voici donc les priorités du gouvernement, à la botte de la grande bourgeoisie. Celle-ci peut voler la nation en toute impunité, et se délecter des divisions intestines aux classes populaires, dont les membres sont dressés les uns contre les autres grâce à des thèmes, comme la fraude aux prestations ou le signe égal entre chômeur et profiteur, qui monopolisent le débat public.

Troisième et dernière information que nous évoquerons : 75% des Français estiment la politique d’Emmanuel Macron et du gouvernement « injuste », selon un sondage révélé mercredi 4 septembre par BFMTV. Le taux se hausse à 83% chez les ouvriers et employés, qui forment la majorité absolue de la population active française. Dans le détail, « les orientations définies par le Président de la République et le gouvernement sont injustes », « car elles ne répartissent pas équitablement les efforts selon les capacités de chacun », ont répondu plus des trois-quarts du panel représentatif interrogé.

75%, cela fait tout de même 25% des répondants qui jugent la politique d’Emmanuel Macron « juste ». Bien sûr, les catégories sociales supérieures font bloc ; mais chez les simples travailleurs, nous pouvons nous demander s’il s’agit d’ignorance ou de masochisme. Reste qu’une très grande majorité des Français, car il semble que cette fois un sondage dise vrai, rejettent massivement l’action de nos dirigeants politiques, à commencer par celle du Président des riches. Ce ne sont pas les priorités actuelles, que nous avons constatées, qui leur feront changer d’avis. Pour Macron et son gouvernement, l’automne sera chaud.

Divin

« Sa vie était bien difficile. Il faisait très froid à Versailles en hiver : le vin gelait à la table du roi. Il y faisait très sombre : 100 bougies éclairent moins qu’une petite ampoule électrique. L’odeur était pestilentielle dans ce château sans hygiène ; seuls les parfums masquaient très imparfaitement cette situation. Les voyages étaient interminables dans des carrosses effroyablement inconfortables. Le voyage du roi pour aller se marier à Saint-Jean-de-Luz dura des semaines ; un ouvrier peut faire Paris-Biarritz en soixante-quinze minutes en low cost pour 25 euros. »

Dans cet article, Laurent Alexandre énumère les problèmes de santé de Louix XIV, dont « la vie était gâchée par des vertiges majeurs, rhumatismes hyperalgiques, des fièvres quasi permanentes, de multiples problèmes dermatologiques », etc. « Non, même pour les rois, ce n’était pas mieux avant ! » Et d’oublier la vie fastueuse du Roi Soleil, ses tables remplies des meilleures denrées de l’époque, ses innombrables serviteurs et ses multiples résidences, dont le château de Versailles, dont les bâtiments s’étalent sur 63.154 m² répartis en 2.300 pièces, au cœur d’un parc de 8.000 hectares. Mais bien sûr, « le roi disposait de beaucoup moins d’informations et de distractions qu’un ouvrier de 2019 équipé d’un smartphone bas de gamme ».

« Oui, je préférerais être ouvrier en 2019 que de subir la vie de Louis XIV. » Fort heureusement, Laurent Alexandre, auteur de cette formidable tribune, n’est ni l’un ni l’autre. Énarque, chirurgien de formation, il est devenu rapidement un capitaliste multimillionnaire. Il fonde Doctissimo en 1999, qu’il revend en 2008 au groupe Lagardère pour 139 millions d’euros, dont il touche plus de la moitié. Proche d’Alain Madelin, de Jacques Attali et du dirigeant français de la banque d’affaires Lazard, Matthieu Pigasse, auteur régulier pour L’Express et Le Monde, ce « business angel » (capitaliste-financeur) français facture ses conférences entre 5.000 et 12.000 euros et réside fiscalement en Belgique.

Sa réussite, Laurent Alexandre l’explique, ni par son héritage financier, ni par son éducation bourgeoise, mais par la génétique. Dans une tribune intitulée « Pourquoi Bourdieu avait tort », publiée dans L’Express le 26 avril 2018, il théorise que « plus de 50% de nos capacités viennent de l’ADN et non du milieu », et même qu’ « à l’âge de 50 ans, notre ADN expliquerait 81% de nos capacités intellectuelles. L’école et l’environnement culturel et scolaire n’ont qu’un rôle marginal. » Un peu plus loin, il cite Franck Ramus, « chercheur à Normale sup » : « En moyenne, les personnes les plus défavorisées socialement sont aussi les plus désavantagées génétiquement. »

Laurent Alexandre récidive dans une seconde tribune, pour le même hebdomadaire, publiée le 18 juin 2019 avec pour titre « Les profs tombent dans le piège de l’ADN ». Dans celle-ci, il soutient que « les bonnes écoles sélectionnent les enfants les plus intelligents qui réussiraient indépendamment de la qualité pédagogique », et que rien, dans la réussite scolaire puis professionnelle d’une personne, n’est dû à son environnement ou à son milieu social – qui n’ont, tout au plus, qu’un rôle marginal, négligeable.

En élaborant de telles théories, bien dans l’air du temps où le cognitivisme et la génétique fascinent, il tente de démentir – et ça peut marcher, chez certains lecteurs – des siècles de recherches et de résultats en sciences sociales, historique, sociologique, psychologique, économique. Ces domaines, moins illustres que les « sciences dures » mais où la démarche scientifique a tout son sens, ont établi, sur la base de nombreuses, longues et sérieuses études, la primauté de l’environnement social, dans la conscience d’un individu, sur ses seules capacités innées.

Adhérer, produire et diffuser avec autant de vigueur une telle doctrine, c’est un moyen pour Laurent Alexandre de se donner un assentiment divin dans sa propre réussite, et celle de ses amis de la grande bourgeoisie. Après tout, si c’est la nature, ou Dieu, qui lui a donné des chromosomes supérieurs, alors son intelligence est indiscutable, sa réussite sociale irréfutable. Comme Louis XIV, devenu roi à 4 ans et demi, apparaissait à son époque comme un simple intermédiaire du pouvoir de Dieu.

145%

En 2019, le travail tue plus que les guerres. Bernard Thibault, ancien secrétaire général de la CGT devenu administrateur du Bureau international du Travail, dénombre « 2,3 millions de personnes qui décèdent, chaque année, d’accidents du travail ou de maladies professionnelles, soit plus de morts du fait du travail que du fait de toutes les guerres réunies ». Il est l’auteur du livre La troisième guerre mondiale sera sociale, sorti en 2016.

« Plus d’un million de sinistres (accidents du travail, de trajet et maladies professionnelles) ont été reconnus et pris en charge en 2016 », en France, note la branche Risques professionnels de l’Assurance maladie dans un communiqué daté du 14 septembre 2017, donnant les derniers chiffres connus au niveau national. « Près de 764.000 [ont] entraîné un arrêt de travail ou une incapacité permanente. »

La direction de l’Assurance maladie trouve le moyen de se féliciter du fait que « la fréquence globale des accidents du travail (AT) poursuit sa baisse et se stabilise à un niveau historiquement bas ». Cette fréquence se maintient tout de même à 33,8 accidents du travail chaque année pour 1.000 salariés, dont rappelons-le, plus des trois-quarts entraînent un arrêt de travail ou un handicap permanent. Dans le secteur du bâtiment et travaux publics (BTP), le niveau est de 60 accidents pour 1.000 salariés, tandis que « l’aide et services à la personne enregistrent une hausse de 2% avec un indice de fréquence préoccupant (94,6 accidents du travail pour 1.000 salariés, soit trois fois plus que la moyenne). En 10 ans, la sinistralité AT de ce secteur, en pleine croissance, aura augmenté de 45% ».

Ceux, notamment les économistes libéraux, qui nous vantaient les bienfaits de la tertiarisation de l’économie peuvent faire leur autocritique. Après la grande distribution, où les caissiers et employés de mise en rayon subissent des conditions de travail difficiles malgré une pénibilité non reconnue, le secteur de la livraison est en plein essor. Les salariés des centres Amazon obéissent à un robot, enchaînent les mêmes gestes minute après minute, portent des charges lourdes, éprouvent des douleurs se muant souvent en incapacité au niveau du dos et du bras. Les chauffeurs exercent une profession très accidentogène, tandis que les livreurs à scooter ou à vélo sont également confrontés à de gros risques de chutes dans les rues sinueuses des villes françaises. Le tout avec une pression phénoménale, pour respecter les cadences toujours plus soutenues imposées par l’employeur, qui n’hésite pas à faire du chantage à l’emploi en menaçant de mettre au chômage les salariés qu’il juge trop lents.

Le chômage, justement, peut lui aussi être ravageur. Dans un article du Point publié le 4 février 2015, Olivia Recasens relaye les résultats d’ « une étude passée presque inaperçue. Publiée dans la grande revue d’épidémiologie, International Archives of Occupational and Environmental Health, elle révèle que le chômage tue chaque année en France 14.000 personnes. Soit presque deux fois plus que les accidents de la route. » « Perdre son emploi fait chuter l’espérance de vie ! » alerte la journaliste, rappelant que « pendant douze ans, les chercheurs de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) ont suivi 6.000 Français âgés de 35 à 64 ans dans huit régions » pour produire ces conclusions.

L’évolution récente de l’économie ne laisse donc pas entrevoir d’amélioration future dans les conditions de travail ni une diminution des risques liés au travail ou à la privation d’emploi. Avant même la réforme des retraites à venir, que le gouvernement compte faire passer en catimini l’été prochain et qui allongera encore la durée de travail, les travailleurs nés à partir de 1973 doivent avoir cotisé 172 trimestres, soit 43 ans, pour avoir droit à une retraite sans décote.

Si le taux d’accidents du travail annuel se maintient à 33,8 pour 1.000 salariés, ce qui est fort probable, ramené à une carrière de 43 années, le taux d’accidents de travail sur une carrière culmine à 1.453,4 pour 1.000 salariés. Autrement dit, chaque travailleur a 145% de probabilités de connaître un accident du travail ou de contracter une maladie professionnelle durant sa vie, et 109% que ce « sinistre » entraîne un arrêt de travail ou une incapacité permanente. Sans compter les risques liés au chômage, dans un pays qui compte 6.218.710 inscrits à Pôle Emploi au second trimestre 2019.

Sur la page Accident du travail : silence, des ouvriers meurent, le professeur d’histoire Matthieu Lépine recense bénévolement, jour après jour, les accidents du travail faisant l’objet d’articles de presse. Une mission qu’il réalise avec application, qui ne peut être que partielle, les médias ne couvrant qu’une partie des accidents graves, mais précieuse pour confronter à ce phénomène considérable les pouvoirs publics, à commencer par la ministre du Travail Muriel Pénicaud. La seule semaine dernière, neuf décès de travailleurs ont été recensés : trois agriculteurs, deux routiers, un ouvrier du BTP, un ripeur (éboueur), un cadre de santé et un ouvrier intérimaire. Ils avaient entre 27 et 60 ans.

Bouillant

« Il n’y a pas de raison de traîner. » Bruno Le Maire, le ministre de l’Économie d’Emmanuel Macron, au charisme aussi grand que ses idées sont neuves, conduit le démantèlement du secteur public français à marche forcée. « Notre objectif est de privatiser la Française des Jeux (FDJ) d’ici la fin du mois de novembre » a-t-il déclaré dimanche 1er septembre lors d’un entretien avec des journalistes d’Europe 1, Cnews et Les Échos, médias appartenant respectivement à Arnaud Lagardère, Vincent Bolloré et Bernard Arnault, qui peuvent se frotter les mains.

A grands renforts de propagande, dans laquelle les éditorialistes ultra-libéraux se font les auxiliaires du gouvernement, Bruno Le Maire a insisté sur l’idée que « courant novembre, les particuliers pourront acheter des titres » de propriété de la FDJ. « Je souhaite que les Français y participent le plus largement possiblement avec, par exemple, des actions gratuites en fonction de la durée de détention de ces titres. » Les Français, les particuliers, tous actionnaires, tous égaux, fin de l’histoire ?

Évidemment que les propriétaires détiendront les actions pour une durée longue : la Française des Jeux est une authentique poule aux œufs d’or ! Elle a rapporté 3,3 milliards d’euros à la collectivité publique sur la seule année 2017. Elle détient le monopole intégral de la vente physique de jeux à gratter, paris sportifs (à l’exception des courses hippiques, gérées par PMU) et loteries, à travers un réseau de 30.800 détaillants. Chaque année, 25 millions de joueurs achètent au moins un ticket auprès d’elle. Les milliards qui allaient jusqu’à présent dans les caisses publiques iront bientôt dans les coffres privés ; il serait fou de ne pas profiter.

Mais à qui appartiendra la Française des Jeux ? Aux « Français » ? Aux « particuliers » ? Bien sûr, les simples citoyens pourront acheter quelques actions, mais les riches propriétaires capitalistes, qui règnent déjà sur d’autres marchés, vont acquérir les titres par millions d’exemplaires. Ce seront eux, les grands gagnants dans cette affaire. Une fois de plus, la politique du gouvernement, qui ne possède d’autre pouvoir que de servir la grande bourgeoisie et mentir aux travailleurs, sert exclusivement la classe dominante.

Tout est une question de classe. Les ultra-libéraux crieront à l’archaïsme, mais ce sont bien eux qui dressent les paysans contre les ouvriers, les ouvriers contre les employés, les employés contre les privés d’emploi, les privés d’emploi contre les travailleurs immigrés, et ainsi de suite, divisant les classes opprimées, réduisant leurs chances de s’allier et combattre leurs véritables oppresseurs. Le chômage de masse, les délocalisations, l’appauvrissement des services publics, la baisse des subventions aux associations d’aide aux démunis, la hausse des loyers, l’augmentation des tarifs bancaires, l’accueil misérable réservé aux femmes et aux hommes qui voyaient en la France un espoir : tout est orchestré pour ne servir que les puissances de l’argent. François Hollande, qui est aussi digne de confiance que Patrick Balkany est intègre, disait : « Le monde de la finance, il n’a pas de nom, il n’a pas de visage ». Mais bien sûr que si ! Ils sont plus discrets que les stars de télé-réalité, mais à visage découvert, et se paient même le luxe d’apparaître chaque année en tête des classements Forbes et Challenges.

Ce ne seront pas d’autres individus que messieurs Arnault, Drahi, Bolloré, Pinault, Bouygues et consorts qui mettront la main sur la Française des Jeux. La communication du gouvernement selon laquelle les petits porteurs seront demain les propriétaires de la FDJ n’est que pur mensonge. Non seulement une poignée de capitalistes, au porte-feuille d’actions bien garni, se l’accapareront et toucheront année après année des dividendes phénoménaux ; mais en plus, ils deviendront les véritables maîtres du numéro 1 français des jeux d’argent, décidant des produits distribués, de leurs quantités, de leurs prix, des moyens publicitaires mis en œuvre pour les vendre, etc.

« Le rôle de l’État n’est pas de s’occuper des jeux de tirage et de grattage » tente d’assurer le ministre de l’Économie. Si l’on accepte le principe des jeux de tirage et de grattage, ce qui peut être raisonnablement contesté, tant les jeux d’argent reflètent la réalité d’un monde où un gagnant bat des millions de perdants, et où l’on ne peut plus compter que sur un miracle pour s’extraire de la pauvreté ; alors, faut-il les confier à la puissance publique ou à l’appétit de la grande bourgeoisie ? Parce que cette dernière ne voudra qu’une chose, comme toujours : multiplier les profits. Quitte à être moins regardante sur les enjeux de santé publique posés par ce business pas comme les autres, c’est une certitude.

La précipitation d’Emmanuel Macron, car c’est bien lui qui se trouve derrière Bruno Le Maire, en annonçant aujourd’hui que l’affaire sera bouclée dans deux mois, est une démonstration de sa fébrilité. Le Parlement avait voté la privatisation de la Française des Jeux en même temps que celle d’Aéroports de Paris. Dans le second cas, la droite, qui n’a pas manqué d’être hypocrite, s’est insurgée – tant et si bien qu’une alliance parlementaire a permis de lancer une procédure de référendum d’initiative partagée, sur la privatisation d’ADP, avec une pétition en ligne que nous vous invitons à signer. Mais soyons clairs : si la société Aéroports de Paris, première frontière de France et qui ne se résume pas à une galerie commerciale, ne doit pas être confisquée par des puissances privées, la question de la Française des Jeux est encore plus importante.

C’est pour éviter que le débat ne s’installe, que les arguments rationnels permettent de peser le pour et le contre, que la raison ne l’emporte, et parce qu’il sait que l’automne sera bouillant, que le gouvernement appuie sur l’accélérateur. Il sait parfaitement que la privatisation d’une entreprise aussi impliquée dans le quotidien de millions de Français, et aussi profitable, constitue un scandale de tout premier ordre. Sa politique est brutale pour l’écrasante majorité de notre pays, nous l’avons vu avec la suppression de l’ISF et la hausse de la CSG, nous le verrons avec la réforme de l’assurance chômage puis celle des retraites ; ce sera moins évident, mais tout aussi tragique, avec les privatisations à marche forcée qui anéantiront petit à petit ce qu’il reste de notre patrimoine public. Le patrimoine de ceux qui n’ont rien.