Vérité

Certains préjugés méritent d’être anéantis. Quand la presse et l’opinion publique évoquent généralement la fraude, la première image qui apparaît est le petit resquilleur au RSA, « profitant » de prestations sociales indues. Pourtant, ce sont avant tout les patrons qui organisent l’escroquerie massive en France et en Europe. La vérité, la voici.

Un article fleuve publié dans Ouest-France lundi 19 août fait état du récent rapport de l’économiste Richard Murphy, officiant à l’université de Londres, portant sur la fraude aux taxes (TVA et taxes douanières). Résultat : 900 milliards d’euros échappent aux caisses des États de l’Union européenne (UE) dont 117,9 milliards en France, chaque année. Ce montant ne prend pas en compte les profits des trafics illégaux, de la prostitution, du travail au noir et de la fraude fiscale. En UE, la fraude fiscale annuelle atteint 1.000 milliards d’euros. Si l’on ajoute encore le marché noir, en Europe, l’équivalent du PIB de la France échappe aux budgets des États-membres, année après année.

La fraude « sociale » existe, inutile de le nier : pour l’ensemble des prestations sociales françaises, 424,96 millions d’euros font l’objet de fraudes, principalement par erreur de l’administration, selon un rapport du Comité national de lutte contre la fraude daté de 2014. Restons en France. D’après un rapport de la Cour des comptes de la même année, la fraude aux cotisations sociales, opérée par les employeurs, atteint 20 milliards d’euros. Dans notre pays, selon le Solidaires-Finances Publiques, premier syndicat du ministère éponyme, l’évasion fiscale culmine à 80 milliards d’euros. S’y additionne, enfin, la fraude à la TVA, à 117,9 milliards.

Chaque année, la fraude patronale totalise 217,9 milliards d’euros, soit plus de 277 fois l’intégralité de la fraude sociale ! Et pour enfoncer le clou, le taux de non-recours au RSA uniquement est de 36% selon la Caisse nationale des allocations familiales elle-même, soit 4 milliards d’euros qui ne vont pas aux familles bénéficiaires alors qu’ils leur sont dus ; quasiment 10 fois plus que l’ensemble de la fraude sociale.

Emmanuel Macron et son gouvernement, premiers pourvoyeurs de fake-news, ont tout intérêt à concentrer la lutte contre la fraude à l’encontre des bénéficiaires des aides sociales, et c’est précisément ce qu’ils font. C’est ainsi que dans les Caisses d’allocations familiales (CAF) ou à Pôle Emploi, les seuls effectifs réellement en hausse sont ceux des contrôleurs, chargés de traquer les prestations indues. L’intérêt est moins financier, puisque ce sont des miettes au regard du budget de l’État qui sont récupérées, que médiatique : focaliser l’attention sur la fraude sociale apparaît comme un vecteur efficace de divisions des travailleurs selon leurs situations, les empêchant dans les faits de s’unir contre le chômage de masse, pour leurs services publics, pour l’augmentation des salaires, au final contre la classe capitaliste qui vampirise l’économie française.

Si l’on ajoute les budgets totaux de l’Éducation Nationale, de la Défense, de l’Intérieur, de la Justice, du Travail, de la Santé et des Solidarités, de l’Enseignement supérieur, la Recherche et l’Innovation, de l’Agriculture et l’Alimentation, de l’Europe et les Affaires étrangères, de la Transition écologique et solidaire, de l’Outre-mer, de la Culture et des Sports, en 2019, on arrive à 198,46 milliards d’euros, soit encore loin du compte de la fraude patronale annuelle. Nous sommes face à un scandale absolu.

La classe capitaliste pille la France par une arnaque généralisée, avec la complicité active de Macron et ses ministres qui n’ont jamais entamé le début de l’ombre du commencement d’une vraie lutte contre la fraude à la TVA, aux cotisations sociales et l’évasion fiscale. Au contraire, les effectifs dédiés à la délinquance, ou plutôt la criminalité, en col blanc, ne font que baisser. Des criminels, voilà ce qu’ils sont, tant ils se gavent de richesses dans la plus intégrale absurdité, en dévalisant une société, notre société, forcée de tolérer une misère grandissante et un appauvrissement de l’ensemble des travailleurs.

Propagez ces chiffres, parce qu’ils révèlent une vérité implacable : l’argent existe ! Si la classe capitaliste s’acquittait de ses devoirs, nul besoin de repousser l’âge de départ à la retraite, ni de baisser les allocations et pensions, ni de fermer des écoles et des services hospitaliers, ni de vendre des trésors nationaux comme Aéroports de Paris ou la Française des Jeux. L’ensemble des services publics, des prestations sociales, de l’investissement si nécessaire à l’emploi, seraient largement financés et tout cela irait immédiatement dans l’économie réelle, bien loin de la fable libérale du « ruissellement » des cadeaux aux riches. Contre les mythes, toute vérité est bonne à dire.

Jackpot

Pour les capitalistes, c’est le jackpot permanent. Publiée ce matin, la dernière étude de la société de gestion de fonds Janus Henderson Investors établit le montant des dividendes versés aux actionnaires à 513,8 milliards de dollars, un nouveau record historique. Petite précision : ce montant ne concerne que le deuxième trimestre de l’année 2019.

Bien sûr, certains s’en réjouissent, en premier lieu les économistes libéraux qui y voient la bonne santé des marchés financiers. C’est oublier deux choses : la diminution de la croissance mondiale, sur ce même trimestre, a été la plus forte depuis des années. L’état des places financières ne reflète donc en rien celui de l’économie réelle. Plus dangereux encore : la spéculation à tout bout de champ, qui atteint désormais un niveau supérieur à 2007, fait craindre aux analystes un nouveau krach boursier.

Le monde des banque et assurances privées avait massivement spéculé sur des fonds non garantis et échangé des produits toxiques ; c’est ainsi qu’est survenue la crise des subprimes, qui a plongé le monde dans la récession. Les pertes colossales des banques avaient été payées par les États ; ils ont opéré un transfert de la dette des banques vers la dette publique, devenue gigantesque, prétexte supplémentaire pour baisser la dépense publique, c’est-à-dire démanteler les services publics et l’investissement national. Aujourd’hui, si une nouvelle banqueroute venait à arriver, les compagnies privées seraient sans doute à nouveau « sauvées » par ces mêmes États, mais cette fois au prix des larmes et du sang de leurs peuples : la Grèce partout. Prenez bien garde à ceux qui voudront payer les pots cassés – le mot est faible – de la finance avec l’argent public ; vous verrez à coup sûr Macron jouer le secouriste, mais ce ne sera pas pour le bien des travailleurs.

Les dividendes sont censés rémunérer le « risque ». Les boursicoteurs prendraient les plus grands risques du monde entier, pour financer l’économie dans une veine philanthropique ; en réalité, ils sont archi-assurés de récupérer leur mise, quand ils ne gagnent pas dix ou cent fois leur mise. Quant à leurs risques, sont-ils plus importants que ceux que prennent les travailleurs, dont 2,78 millions sont morts à la tâche en 2016 selon l’Organisation internationale du Travail (OIT) ? Ce chiffre-là aussi est en très forte hausse, et signifie que toutes les trois secondes un employé meurt au travail.

Si les dividendes atteignent des montants phénoménaux, ils ne sont encore que la partie émergée de l’iceberg. Certes, 513,8 milliards de dollars en un trimestre, ce n’est pas rien ; si cette opération se répète quatre fois par an, les dividendes mondiaux approchent du PIB total de la France. Mais la grande bourgeoisie financière est à la fois gagnante sur ses revenus, les dividendes, et gagnante sur son patrimoine, le capital. Ce dernier lui confère le pouvoir suprême, le pouvoir ultime de financement, de production et d’échange ; elle est la classe dominante du capitalisme, bien devant les chefs d’États et de gouvernements, qui ne sont que de vulgaires encadrants. Cette grande bourgeoisie a un nom, elle a un visage, et elle s’affiche chaque année en tête des classements Forbes et Challenges. Si vous vouliez connaître l’authentique responsable du chômage de masse, de la misère, de l’exploitation, de la destruction de la planète et des guerres impérialistes, la voici.

La France n’est pas en reste : elle est « de loin le plus grand payeur de dividendes en Europe », selon Janus Henderson, en hausse de 3,3% sur un an. Alors que toute l’industrie française, de l’alimentaire aux services, est progressivement démantelée et transférée vers des pays à bas coûts, les dividendes tricolores ont atteint 51 milliards de dollars sur ces trois mois. Pour la classe capitaliste, ce sont de nouvelles Années folles, où l’oisiveté et l’insouciance priment, loin des classes populaires et de leur descente aux enfers.

Transformation

Depuis l’Antiquité et jusqu’à l’ère numérique, les civilisations humaines ont été dirigées, dans leur quasi-totalité, par une petite caste régnant sur l’ensemble de la société. Le fondement de son pouvoir réside dans la propriété.

« La propriété, c’est le vol » clamait Proudhon. Nous ne partageons pas le sens de cette saillie de l’égérie du mouvement anarchiste, dont les écrits sur les femmes ou les juifs permettent de mesurer la valeur. Ce n’est pas la propriété des biens de consommation ou des effets personnels, bien que tout à fait révélateurs de la richesse, qui confère leur puissance aux oligarchies. C’est une propriété plus spécifique : celle des esclaves chez les maîtres de l’Antiquité, celle des terres au temps féodal, celle du capital à l’époque contemporaine.

Dans les « démocraties » antiques, la propriété d’esclaves était la clé de la citoyenneté. Dès lors, la société était divisée en classes sociales, calquées sur la division d’un travail seul créateur des richesses essentiellement captées par la classe dominante. Les petits paysans, loin des lieux de pouvoir, étaient exclus de la citoyenneté ; les esclaves étaient relégués à l’état de marchandises, subissant le joug tout-puissant de leurs maîtres. Sous le féodalisme, les terres appartenaient aux seigneurs et les serfs qui la cultivaient y étaient enchaînés, ne pouvant la quitter. Les luttes d’influence au sein de la noblesse et avec le clergé se tenaient loin de l’écrasante majorité de la population, exclue de tout pouvoir.

La transformation de la société, le passage d’un régime à l’autre, consiste en une révolution, qui n’est autre que la destitution, nécessairement violente pour qui est destitué, d’une classe sociale en faveur d’une autre, par l’anéantissement progressif de tous les pouvoirs de la classe déchue, pour permettre le triomphe d’un nouveau pouvoir.

L’ère capitaliste qui s’est ouverte au XVIIIè siècle est, paraît-il, celle de la liberté. Il est vrai que ce régime représente un progrès phénoménal comparé à l’Ancien régime, bien qu’il se soit longtemps accommodé, et s’accommode encore de par le monde, d’un esclavage moderne ; il est néanmoins le vecteur d’une époustouflante expansion de richesses. Mais la liberté, pour le travailleur, de choisir son métier, son patron et son dirigeant politique, confinent à l’illusion tant il est pris en tenailles. D’une part, la nécessité de survivre, de ne pas tomber au chômage, tandis que par son endettement il est sous le joug des banques, afin qu’il travaille pour le plus petit revenu, comme salarié ou auto-entrepreneur ; d’autre part, la propagande idéologique, médiatique, artistique, publicitaire, afin d’obtenir son consentement, de lui faire acheter ce qu’il produit, de le maintenir dans l’illusion qu’il réussira un jour à dépasser sa condition.

Beaucoup de femmes et d’hommes des classes populaires ressentent l’exploitation, le mensonge du système en place, mais écartés pratiquement des organisations ouvrières et intellectuellement des enseignements du socialisme scientifique, contre lesquels la caste au pouvoir mène une guerre sans merci, en un mot déboussolés, ils se heurtent dans leur volonté de changement à deux pièges.

Le premier est la focalisation sur la sphère politique ; les institutions politiques sont l’arbre qui cache la forêt du système économique, et si le travailleur subit la domination de son employeur, de son propriétaire ou de son banquier, il a tendance à imputer ces injustices au politique seulement. Ce dernier est certes celui qui (dé)régule le cadre légal, juridique, économique, sociologique du capitalisme, mais seulement pour le compte exclusif de la grande bourgeoisie, cette classe capitaliste qui profite de richesses phénoménales et, en dernière instance, détient le pouvoir véritable de toute société : le pouvoir sur la production. Le second piège est celui du « complotisme », dont les théories fumeuses, finalement profitables au système, se concentrent moins sur l’entente réelle de la classe dominante, mais sur une société de l’ombre, celle des seuls sionistes ou des Illuminati.

La propriété du capital, autrement dit des moyens de financement, de production et d’échange, confère le pouvoir de décider de ce qui est produit, par quels moyens et pour quels objectifs, comme de vampiriser le fruit du travail en ne laissant à ses producteurs uniquement de quoi recouvrir socialement leur force de travail. Le capital s’auto-alimente, par la magie de la spéculation sur les marchés financiers, autant qu’il s’alimente de l’économie réelle. Ses détenteurs apparaissent tout-puissants, et si par malheur ils se retrouvent critiqués, ils se laissent défendre par les travailleurs acquis à leur cause, et se réjouissent des divisions et de l’extinction de la conscience de classe chez les exploités.

Les injustices criminelles de notre société ont pour racines les inégalités économiques. Si l’écart de revenus va de 1 à 100.000, l’écart de patrimoines va de 0 à 100 milliards ; c’est ici que se jouent les mécanismes profonds du système capitaliste. L’analyser rationnellement permet de comprendre le monde qui nous entoure, préalable absolu à sa transformation.

Statistique

Les chiffres apparaissent comme une vérité implacable, mais ils peuvent être aisément manipulés. Les gouvernements en place l’ont compris, et ont à leur service une arme influente : l’Insee. L’institut national de la statistique et des études économiques produit, trimestre après trimestre, des études volontairement optimistes, articulant les données dans le seul but de répondre aux conclusions prémâchées par le pouvoir politique. Il en est ainsi des derniers chiffres du chômage, qui aurait reculé de 0,2 point au second trimestre 2019 pour s’établir à 8,5% en France. Un niveau historiquement bas ? La réalité est autrement plus glaciale et, elle aussi, implacable.

Notre confrère Guillaume Duval remet les faits à l’endroit. Derrière les titres triomphants, « ce que nous disent les chiffres publiés [le 14 août] par l’Insee, c’est que la baisse du chômage intervenue depuis six mois, n’est pas le fruit d’une amélioration de la situation de l’emploi – au contraire le taux d’emploi des 15-64 ans a baissé au second trimestre 2019 – mais d’abord celui du recul des taux d’activité : la part de ceux qui ont ou cherchent un emploi a diminué en effet de 0,2 point depuis fin 2018 parmi les 15-64 ans, interrompant ainsi une tendance à la hausse quasi continue depuis 10 ans malgré la crise ». Or, le taux de chômage au sens de l’Insee n’est autre que la différence entre le nombre de personnes ayant un emploi et le nombre de personnes dites actives.

« Ce recul généralisé des taux d’activité permet certes pour l’instant à la baisse du chômage de se poursuivre malgré la dégradation de l’emploi », poursuit l’éditorialiste d’Alternatives Économiques. « Mais il s’agit en réalité d’une mauvaise nouvelle pour le pays si ce recul devait se prolonger : il est en effet très difficile de ramener à l’emploi des personnes qui auront été durablement éloignées du marché du travail. On fabrique donc ainsi de nombreux exclus, condamnés le plus souvent à une pauvreté durable et au recours à l’assistance. »

Les chiffres de l’Insee ne prennent donc pas en compte le nombre d’inscrits à Pôle Emploi. Ces derniers sont au nombre de 6.218.700 au second trimestre 2019 selon un rapport récemment publié par l’organisme lui-même… sans compter l’outre-mer. Un chiffre en hausse, celui-là, alors que la chasse aux chômeurs s’accentue, avec la multiplication des contrôles, l’embauche massive d’agents dont la seule mission est de traquer l’absence d’ « efforts », un phénomène qui a pour unique objectif de radier de Pôle Emploi un maximum d’inscrits.

Qui peut croire que le chômage baisse vraiment, alors que les fermetures d’entreprises, y compris du secteur tertiaire (commerces, services…) prolifèrent ? Le grand patronat, à la tête des multinationales, organise à l’échelle mondiale le transfert de la production de richesses depuis la France vers les pays où le travail lui « coûte » moins – entendez, où les salaires et avantages sociaux sont plus bas – et cela ne concerne plus seulement l’industrie. Ensuite, un grand nombre de privés d’emploi, découragés, sans indemnités, ont renoncé à la farce des actualisations mensuelles et ne sont plus inscrits à Pôle Emploi ; le nombre réel de chômeurs en France, si l’on recoupe le nombre d’ayant-droits au RSA, le nombre de jeunes de moins de 25 ans déscolarisés et sans emploi, le nombre d’ex-salariés de plus de 50 ans attendant désespérément la retraite, approche dangereusement des 10 millions. C’est un carnage.

La réalité sociale, enfin, va à contre-courants des discours dominants, et en particulier de celui du gouvernement d’Emmanuel Macron, qui explique aux salariés que les chômeurs sont des profiteurs, responsables de leur situation comme de la faiblesse des revenus des travailleurs en emploi, en raison des cotisations sociales qu’ils grappillent. Selon la dernière étude de l’Unedic sur la question, publiée le 7 février 2019 avec les données de fin 2017, le nombre d’allocataires indemnisables était de 3,6 millions de personnes mais le nombre d’allocataires indemnisés par l’Assurance chômage plafonnait à 2,6 millions ; la priorité des privés d’emploi n’est donc pas de toucher tranquillement des allocations, mais de travailler. La même étude nous dit que « les allocataires indemnisés qui n’ont pas travaillé au cours du mois touchent en moyenne 1.020 euros » – soit moins que le seuil de pauvreté. Autrement dit, l’ensemble des indemnités versées aux demandeurs d’emploi coûte à la nation 2,5 fois moins que l’évasion fiscale, évaluée à 80 milliards d’euros chaque année, organisée par la toute petite minorité d’ultra-riches, et contre laquelle le gouvernement français ne fait tout simplement rien. Quant à la situation du chômage de masse, il faut être malhonnête pour l’imputer à ceux qui sont au chômage, plutôt qu’à ces mêmes ultra-riches, à la tête des multinationales, censées employer ou assurer le financement des petits employeurs, et qui orchestrent la désertification économique de la France.

Pour finir, derrière les chiffres, il convient de rappeler que personne ne se satisfait d’être au chômage. Le travail, malgré l’exploitation et l’aliénation salariales, a une fonction sociale : s’accomplir, se sentir utile, sortir de chez soi avec un but concret, produire de la richesse, entretenir et créer des relations… Personne ne se satisfait d’une situation que tous les discours dominants accusent d’inutilité et de fardeau. Pierre Meneton, chercheur à l’institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), a produit une longue étude déterminant le nombre de décès imputable au chômage à 14.000 par an en France. Le chômage d’un homme est une tragédie, le chômage de millions d’hommes et de femmes est une statistique.

Divisions

Passée en catimini en plein été, la réforme de l’assurance chômage est la plus grande attaque contre les privés d’emploi jamais réalisée dans la France contemporaine. Présentée le 18 juin 2019, elle n’est même pas passée devant les parlementaires : le gouvernement l’adopte unilatéralement par décrets, et ses mesures seront effectives dès le 1er novembre prochain. Elle ne résulte même pas d’une quelconque concertation entre les représentants du patronat et les représentants des salariés ; les premiers concernés n’auront pas eu leur mot à dire, et subiront une régression sans précédent.

Sur le site du ministère du Travail, les services de la multi-millionnaire Muriel Pénicaud font sa com’ dans une présentation intitulée : « De nouvelles règles d’indemnisation du chômage qui favorisent le retour à l’emploi ». Nous apprenons que, dès le 1er novembre 2019, ce ne seront plus 4 mois sur les 28 derniers mois qu’il faudra avoir travaillé pour ouvrir ses droits aux indemnités chômage, mais 6 mois sur les 24 derniers. De plus, en cas de retour temporaire à l’emploi, il faudra non plus un mois de travail pour recharger ses droits, mais six mois !

Voilà pour l’ouverture des droits, mais le nouveau calcul des indemnités consiste en une attaque plus grave encore. Aujourd’hui, les indemnités sont calculées sur les seuls jours travaillés ; demain, elles le seront sur les jours travaillés ET les jours non travaillés. L’indemnité sera divisée par deux pour ceux qui étaient embauchés à mi-temps. Le principe est valable au cours d’un mois comme au cours des 24 mois ; si l’on a travaillé 6 mois sur les deux dernières années, notre indemnité en cas de chômage sera divisée par 4 ! Pour ceux qui étaient au SMIC, soit 1.202,92 euros nets par mois – et moins les années précédentes, avant ses revalorisations, inférieures à l’inflation faut-il le rappeler – et qui auront travaillé, en CDD ou intérim, durant six mois pour la période prise en compte, l’indemnité mensuelle passera de 960 euros à… 240 euros. Enfin, les indemnités chômage baisseront à compter du septième mois de chômage, pour ceux qui touchaient en travaillant 4.500 euros bruts mensuels ; seuls 10% des salariés, donc, mais une dégressivité qui risque d’être étendue à tous les indemnisés dans un futur proche.

Bien sûr, il s’élèvera toujours, jusqu’au sein même des salariés, des voix pour justifier ce recul historique. Les chômeurs seraient des « fainéants », en quelque sorte « responsables » de leur situation. Exit les délocalisations, les fermetures de commerces, les suppressions de postes… Mais la réalité reviendra comme un boomerang implacable en pleine face de ces naïfs, si ce n’est pour eux, du moins pour leurs enfants. Les plus jeunes travailleurs enchaînent les CDD courts et les stages non-rémunérés dans les années qui suivent la fin de leurs études, y compris supérieures ; ils seront les premiers touchés par la réforme. Dans un document, l’Unedic – dont les dirigeants sont clairement à la solde des gouvernements en place – estime le nombre d’impactés à 1,2 million de chômeurs ; c’est une estimation bien basse et, en réalité, la population des privés d’emploi concernée par cette régression, dans un contexte de précarisation et de périodes de travail hachées de tous les salariés, ne fera que croître d’années en années.

La vraie cible des décideurs politiques et économiques n’est autre que la Sécurité sociale. L’assurance chômage en est un des piliers, au même titre que la retraite, elle aussi gravement attaquée par l’instauration d’un système par points. C’est le principe même de la Sécu, la socialisation d’une partie des richesses créées par les salariés allant vers les travailleurs malades, retraités ou privés d’emploi, qui est insupportable aux yeux de la grande bourgeoisie industrielle et financière : c’est une part de la richesse nationale qui échappe totalement à sa rapacité. Après les complémentaires-retraites, les complémentaires-santé, pourquoi pas les complémentaires-chômage ?

Macron et son gouvernement sont au service exclusif de cette classe capitaliste, et après les mots du Président sur le « pognon de dingue » des minima sociaux, les actes arrivent – et ils seront ravageurs pour ceux qui vivent de leur travail. « De nouvelles règles qui favorisent le retour à l’emploi » ? Le seul phénomène qui favoriserait vraiment le retour à l’emploi, c’est la création d’emplois. Pourrir la vie des chômeurs ne favorise rien, mais satisfait grandement les milliardaires de notre pays, bien loin de la réalité et bien proches de leurs capitaux, qui comptent sur la division des travailleurs pour baisser leurs revenus à tous. Ils peuvent se féliciter de la baisse de leurs « charges », en fait nos cotisations, qui assuraient jusqu’à présent un minimum de sécurité économique dans nos vies. Notre insécurité, c’est leurs profits.

Confiscatoire

« Qu’ont-ils fait de leur ISF ? » C’est la question que se pose le magazine Challenges dans son numéro spécial de l’été contenant son classement des 500 plus grandes fortunes françaises. Les plus riches contribuables ont économisé 3 milliards d’euros grâce à la suppression de l’ISF, adoptée en 2017 à toute vitesse par la majorité macroniste.

Au sein d’un dossier intitulé « riches, donc suspects », jonché de témoignages de grands patrons se lamentant du climat anti-milliardaires, Challenges consacre un article aux gains réalisés par les plus gros patrimoines. Le magazine ultra-libéral donne courageusement la parole à des économistes ultra-libéraux, ainsi qu’à des très fortunés ayant réinvesti dans leur propre boîte ou à des expatriés ayant, tout aussi courageusement, choisi de revenir en France.

« J’ai déjà payé l’ISF, j’en acceptais le principe mais pas le taux, devenu confiscatoire » certifie Jérôme Lecat, « à la tête de sa troisième start-up », qui reviendra à Paris après 13 ans en Californie. A la tête d’un capital de 3,3 milliards d’euros, Mohed Altrad est l’un des seuls à révéler ses chiffres : il payait 100.000 euros d’ISF, « car ses parts dans l’entreprise étaient exonérées en tant que bien professionnel ». Lui ne paye plus que 3.500 euros d’impôt sur la fortune immobilière, et a « réinvesti dans son entreprise ou donné à des bonnes causes » le gain de 96.500 euros soit 0,003% de sa fortune. « Les riches particuliers ont alloué 500 millions de plus qu’en 2017 aux investissements vers les start-up et PME » de leurs amis entrepreneurs, plaide Dominique Gaillard, président de l’organisme France Invest, mais « la fin de la déductibilité des investissements dans les jeunes PME innovantes, notamment via des fonds dans l’innovation, a divisé par deux la collecte (-581 millions) » dit aussi l’article.

François Molat du Jourdin, secrétaire général de l’Association française du family office, se réjouit : « La fin de l’ISF a fait sauter un verrou psychologique qui figeait le capital. L’argent peut à nouveau circuler. » Même son de cloche chez Jean-Marc Dumontet, propriétaire de sept théâtres parisiens et « éminence grise d’Emmanuel Macron » : « Cet impôt était spécialement nocif dans notre petit pays, cerné de voisins plus fiscalement cléments où peuvent se réfugier les riches […] l’Hexagone n’offre plus ce cliché d’un pays hostile à la réussite et à l’argent. » Interrogés par deux sondages sur l’utilisation des sommes « libérées », les ex-redevables à l’ISF ont répondu « qu’ils en ont d’abord profité pour consommer plus (un beau voyage, une œuvre d’art…) ». Ils ne subissent plus un impôt « nocif » et ne sont plus obligés de « se réfugier ». « L’argent peut à nouveau circuler. »

Quant à Muriel Pénicaud, ex-DRH de Danone, qui payait la somme « confiscatoire » de 50.000 euros, soit moins de 0,7% de son patrimoine de 7,5 millions d’euros, elle a décidé de « verser le double de son économie d’ISF dans un fonds finançant des entreprises sociales ». Le fonds en question, Phitrust, finance des entreprises qui ont des idées innovantes comme loger des gens dans des containers (Homeblock) ou offrir aux SDF la possibilité de déposer leurs bagages dans un casier avant d’aller faire la manche (Mains Libres). La ministre du Travail d’Emmanuel Macron n’est jamais à court de bonnes idées.

Effondrement

Les mesures prises par les pouvoirs publics, Emmanuel Macron en tête, suite à l’incendie de Notre-Dame de Paris, le 15 avril dernier, n’ont pas fini de provoquer des ravages.

La contamination au plomb a occupé une partie de l’actualité ces dernières semaines : 400 tonnes de plomb contenues dans la charpente de la flèche, la toiture, les peintures, les vitraux de l’édifice ont fondu ou sont parties en fumée, se répandant sous forme de particules dans les rues et bâtiments alentours. Le gouvernement n’avait pas jugé utile, des semaines durant, de se préoccuper de cette cause sanitaire, malgré l’alerte de plusieurs associations dès le lendemain du drame, notamment l’Association des familles victimes du saturnisme, maladie grave correspondant à une intoxication aiguë ou chronique au plomb. En ce début du mois d’août, en tout et pour tout, seuls 160 dépistages sanguins ont été réalisés – sur des enfants – tandis que des dizaines de milliers d’habitants vivent dans le seul arrondissement de la cathédrale, dont le plomb a sans aucun doute dépassé les frontières.

Le chef de l’État est surtout coupable d’avoir promis, dès le 16 avril, lendemain de l’incendie, une restauration expéditive. « Je veux que la reconstruction soit achevée d’ici cinq années », avait-il alors déclaré, cette date-butoir correspondant à l’accueil des Jeux Olympiques 2024 par la capitale française. Notre-Dame de Paris a été construire en près de deux siècles, entre 1163 et 1345, mais, ravagée par les flammes, elle sera reconstruite en 36 fois moins de temps, selon le bon vouloir d’Emmanuel Macron ! Les responsables de la restauration, désignés par le pouvoir politique, ont donc annoncé au printemps que le déblaiement des décombres et la sécurisation du site seraient achevés avant la fin du mois d’août. Aujourd’hui, on en est très loin : les centaines de tonnes de poutres, en partie consumées, sont toujours en place, et leur déplacement doit être effectué avec la plus grande prudence, car le risque d’un nouvel effondrement s’avère très élevé. Quant à la sécurisation du site, elle ne sera pas achevée avant, au mieux, début 2020.

L’ordre d’une reconstruction rapide donné par Macron a surtout mis en danger les ouvriers chargés d’intervenir dans et aux abords de la cathédrale incendiée. Durant des mois, les tenues de protection n’étaient pas suffisamment portées, le nettoyage des vêtements et de la peau fait à la va-vite et les sas de décontamination très peu utilisés. Sur le chantier, les chefs répercutaient les consignes de précipitation venues du plus haut niveau. Il a fallu un rapport de l’Inspection du travail, pointant le manque de mesures de protection des ouvriers face au plomb, pour que le préfet décide d’arrêter séance tenante toute activité du chantier, le 25 juillet. La préfecture a ordonné la mise en place de nouveaux protocoles sanitaires, et le respect de ceux déjà existants, pour la reprise du travail, qui n’aura pas lieu avant lundi 12 août prochain.

Si la reconstruction de Notre-Dame de Paris ne devrait pas connaître de pépin financier, étant donnée la solidarité de nombreux contributeurs, elle ne saurait pour autant dissimuler le très faible investissement de l’État dans l’entretien du patrimoine public et de ses nombreux monuments. En 2018, moins de 40 millions d’euros ont été affectés, par le gouvernement via le ministère de la Culture, à la restauration et à l’entretien des 87 cathédrales qui appartiennent à l’État. Celles de Beauvais, Bourges et Reims sont « en mauvais état », celles de Clermont-Ferrand et Luçon sont en état de « péril partiel », selon les pouvoirs publics eux-mêmes. Il semble peu probable que ce budget augmente, Emmanuel Macron et ses ministres étant attachés, comme tout bon ultra-libéral, au dogme de la baisse des dépenses publiques.

Le Président de la République, après avoir mis en danger la vie des ouvriers sur le chantier de Notre-Dame, peut toujours courir pour inaugurer la reconstruction de la cathédrale parisienne en 2024. Son objectif s’est effondré.

Braderie

Grande braderie nationale : tous les services publics sont à vendre ! Après les autoroutes, le Crédit Lyonnais, Renault et France Télécom, où nous avons vu la formidable application des techniques managériales les plus modernes, voici Aéroports de Paris (ADP), la SNCF, EDF, Engie, La Poste ou encore la Française des Jeux (FDJ), sans compter la Sécurité sociale. Autant de fleurons français qui subissent la fameuse stratégie du pourrissement, organisée par les gouvernements successifs : baisse des crédits budgétaires, détérioration du service, culpabilisation des agents, puis privatisation progressive ou brutale rendue indispensable puisque « le public n’est pas efficace ».

Pourtant, le service public se révèle prodigieusement efficace à condition qu’il ait les moyens financiers, matériels et humains d’assurer ses missions. ADP et la FDJ, dont le gouvernement a récemment acté la mise sur le marché – sauf si nous déjouons ses plans, ce qui est toujours possible – et bientôt happés par des capitaux privés motivés par les profits juteux qu’ils représentent, rapportent des centaines de millions d’euros chaque année à l’État. Quand les énergies, les transports, les principales banques, les communications étaient encore 100% publics, sans management importé du privé anglo-saxon ou japonais, ils répondaient aux besoins élémentaires de toute la population, en récupérant des impôts et cotisations réellement redistributifs, en mutualisant les coûts à l’échelle du pays pour offrir les tarifs les plus bas du monde capitaliste, si ce n’était la gratuité d’accès réelle.

Il en est de même pour la Sécurité sociale. Alors qu’au cœur de cet été 2019, plus de 200 services d’urgences hospitalières sont en grève pour revendiquer des moyens à la hauteur de leurs missions, le risque de voir cette socialisation des richesses, dans des organismes initialement dirigés exclusivement par les représentants de tous les salariés français, exploser pour que la bourgeoisie financière en ramasse les ruines, est tout à fait tangible. Déjà, la Sécurité sociale ne peut plus remplir ses missions historiques, si bien que ces dernières décennies, se sont multipliées les complémentaires-santé et complémentaires-retraites, le privé grappillant petit à petit du terrain sur ce qui était auparavant de l’ordre du public. La libéralisation, l’ouverture à la concurrence, la privatisation, toujours sous couvert de « modernisation », de « baisse des impôts » – pour qui ? – jettent notre santé en pâture aux lois du marché privé, des lois qui consacrent le profit privé illimité des déjà plus fortunés.

C’est notre patrimoine public que l’on assassine ! Or, le patrimoine public, c’est tout ce qui reste aux dizaines de millions de Français qui n’ont qu’un petit patrimoine privé. Pour ceux qui gagnent presque uniquement de quoi reproduire leur force de travail, qui se permettent des plaisirs de plus en plus rares, qui subissent la vie chère, le service public est un oasis dans le désert, quand il n’est pas sciemment pourri par les dirigeants politiques. Pour la majorité des travailleurs de France qui sont à 50 ou 5 euros près à la fin du mois, le patrimoine public est une richesse considérable, qui leur appartient plus qu’à tout autre.

Quand un service public, qu’il s’agisse de la santé, de l’éducation, de l’énergie, des transports en commun ou de la culture, offre la gratuité d’accès intégrale à ses services, ça ne change pas grand chose aux quelques riches, mais ça transforme la vie de l’écrasante majorité de la population. Partout où cela a été fait, qu’il s’agisse de secteurs économiques ou de collectivités territoriales, les résultats des études indépendantes des puissances financières attestent du succès phénoménal pour la vie en société, le bien-être commun, la santé des petits commerces, la vitalité de l’économie réelle.

Défendre nos entreprises et nos services publics, bradés par un pouvoir politique soumis au pouvoir capitaliste, est un enjeu de tout premier plan. Notre patrimoine, ce n’est pas uniquement la valeur de nos possessions individuelles, ce sont aussi nos infrastructures communes, certes dégradées, mais dont nous ne pouvons nous résoudre à prendre la mesure de la richesse que le jour où nous les aurons perdues.